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6 septembre 2010 1 06 /09 /septembre /2010 01:29

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C'est l'histoire d'un jeune réalisateur de 29 ans qui n'est pas encore célèbre. Son téléfilm Duel a été fort remarqué, et même paraît-il très apprécié par Fellini lui-même durant le Festival de Cannes où il fut présenté, et son premier « vrai » film, Sugarland Express, n'a pas rencontré auprès du grand public un succès particulièrement retentissant malgré toutes ses indéniables qualités. Alors quand le jeune réalisateur en question découvre le script de Jaws (« Mâchoires »), il fait des pieds et des mains pour en obtenir la réalisation et il signe en fin de compte l'un des plus grands et des plus beaux film d'horreur des années 70. Par la suite, ce jeune réalisateur offrira au monde quelques-uns des plus merveilleux joyaux du cinéma américain de la seconde moitié du vingtième siècle et deviendra à peu près aussi célèbre que le Christ. Au cas où vous ne l'auriez pas encore compris, je suis en train de parler de Steven Spielberg...

 

Evidemment, il est de bon ton aujourd'hui de critiquer, voire d'éreinter, tonton Steven. A la sortie de Jurassic Park, ils furent nombreux parmi les anti-ricains primaires à hurler contre ce mauvais cinéma bourré de vilains effets spéciaux et cherchant avant tout, mon Dieu quelle horreur, à distraire les gens. Parallèlement à ces acerbes vilénies, il convenait toutefois de saluer La Liste de Schindler, parce qu'un film qui parle de la Shoah ça ne se critique pas, même s'il provient des Etats-Unis. Et pourtant La Liste de Schindler est un abominable mélo insipide et filandreux à la limite de l'irrespect envers les victimes des atrocités nazies, alors que Jurassic Park est un chef-d'oeuvre de science-fiction qui a de quoi ravir tout spectateur ayant gardé au fond de son coeur ne serait-ce qu'une petite bribe de son âme d'enfant.

 

La vérité, c'est que les « mauvais » films de Steven Spielberg se comptent sur les doigts d'une seule main — La Liste de Schindler, The Lost world, Amistad et La Guerre des mondes — quand toutes ses autres réalisations sont soit au pire des bons films, soit tout simplement des petits miracles. Les deux gros reproches que pour ma part j'ai envie de faire à Spielberg sont les suivants :

 

Primo, à force, la perfection de ses films devient presque pesante. Son génie a atteint son rythme de croisière : un sens incroyable de l'image et de la narration, un traitement du sujet idéal, une incapacité à tomber à côté de son propos, autant de choses qui donnent à ses derniers films un caractère imparable et presque inhumain. Je ressens la même chose quand j'écoute les symphonies de Beethoven, c'est tout simplement « trop » bon pour que je puisse réellement l'apprécier.

 

Secundo, avec un tel talent, Spielberg a écrasé de sa personne tous les autres réalisateurs de sa génération. Même un extraordinaire Robert Zemeckis fait pâle figure à côté de lui. Cela n'empêche pas ses collègues de rencontrer les succès qu'ils méritent, mais on peut craindre que la postérité ne retienne avant tout que le nom de Spielberg, tout comme Bach éclipsa Telemann des mémoires.

 

Vous avez vu comme je me la pète avec mes références à la musique classique ? Promis, pour le prochain article, je vous la joue spécialiste en peinture du dix-neuvième siècle.

 

Bon, faisons foin de toutes ces charmantes digressions et revenons à l'objet premier de cet article : Les Dents de la mer. L'ennui, c'est que tout le monde a vu ce film, et que même ceux qui ne l'ont pas vu le connaissent. Il a tellement marqué l'inconscient collectif qu'aujourd'hui tout le monde se fout de savoir que le requin blanc est une espèce en voie de disparition, alors qu'il est indispensable à l'équilibre des océans et qu'il n'est pas du tout, en réalité, l'atroce mangeur d'homme que le film décrit. La vérité, c'est que le requin n'attaque l'homme que parce qu'il a une mauvaise vue et qu'il confond les surfeurs avec des tortues. Vous me direz qu'il faut vraiment être très con pour ne pas faire la différence entre un surfeur et une tortue et je vous répondrai que vous avez raison, mais qu'il y a aussi plein de gens qui ne savent pas faire la différence entre Nicolas Sarkozy et un Président de la République et que ce n'est pas pour autant une raison de les tuer !

 

Ce film, c'est avant tout l'aventure du chef Brody, campé par l'excellent et regretté Roy Scheider. Le chef Brody qui a lutté contre le crime à New-York avant de choisir un endroit où il est encore possible de gagner cette guerre. Qui comprend tout de suite la gravité de la situation lorsque l'on retrouve les morceaux d'une jeune fille en charpie sur la plage et qui se confronte à l'aveuglement mercantile de la petite communauté dont il est le policier en chef. Et qui, une fois cet obstacle surmonté, s'engagera dans un duel sans merci contre le monstre de trois tonnes qui considère les touristes de sa petite île comme des mets tout ce qu'il y a de plus succulents. — Bien souvent dépassé, empli de culpabilité, capable de couardise comme de grands moments de bravoure, il incarne à lui tout seul l'humanité face à l'animal, la raison face à l'instinct le plus primaire, que celui-ci s'incarne en la personne d'un requin blanc ou d'un maire atteint de surdité portefeuillique.

 

Il est secondé dans cette entreprise par l'océanologue Matt Hooper, incarné par Richard Dreyfuss, personnage atypique et somme toute mystérieux, dont la peur des requins s'est transformé en fascination et en amour. Puis par le vieux marin de la vieille Quint, joué par Robert Shaw, qui n'apparaît peut-être que trente minutes en tout dans le film et mériterait pourtant un livre entier si l'envie prenait à quelqu'un d'établir un portrait psychologique de ce personnage un tant soit peu exhaustif.

 

Car c'est là l'un des points essentiels de Jaws : le creusement des personnages, l'incroyable vie qui s'empare de chacun d'eux, même en ce qui concerne les seconds, troisièmes, quatrièmes ou énièmes rôles. Tout est fignolé de manière à ne tomber dans aucun cliché tout en collant le mieux possible à la réalité. En somme : des personnages typiques mais non stéréotypés. Du grand art. — La personnalité même du requin est chiadée au possible : cette machine à tuer devient presque humaine, comme devenait vivant le camion de Duel. Elle provoque, elle traque, élabore des stratégies, distille la terreur avec parcimonie et finit par ne perdre la partie qu'à cause d'un manque de bol pas possible. Enfin, si l'on s'en tient à son point de vue, naturellement.

 

Et puis il y a la réalisation. Des plans de fous, comme la première scène où une jeune fille se fait happer par le requin au cours d'un bain de minuit qu'elle espérait agréable, comme la scène de panique sur la plage qui offre des plans d'une densité folle, comme chaque scène où le requin apparaît, comme tout en fait. Peu de plans des Dents de la mer tombent à l'eau, si j'ose dire. Un travail d'orfèvre, soutenant une narration impeccable, ponctuée de moments clés restant ancrés dans la mémoire. C'est l'une des grandes trouvailles de Spielberg que l'on retrouve dans quasiment tous ses films : cristalliser la progression de l'histoire sur des plans souvent très brefs ou des points de dialogue éloquents qui fonctionnent comme des intitulés de chapitre. Un exemple ? Chapitre final du film, juste avant l'épilogue : « We're gonna need a bigger boat ! »

 

Et puis il y a la musique de John Williams, compositeur souvent tapageur qui signe l'une des bandes-sons les plus inspirés de sa carrière. En fait, tout était réuni pour faire de Jaws un incroyable évènement cinématographique. Parfois cela se termine en frustration : dans le cas présent, c'est tout bonnement une réussite exemplaire. Un film culte. A jamais.

 

Sur ce je vous laisse, et si vous avez peur de vous baigner à cause des méchants requins qui peuplent les mers et les océans de la planète, demandez vous pourquoi vous n'avez pas peur de sortir de chez vous alors que les voitures tuent chaque année infiniment plus d'êtres humains que n'importe quel gros poisson exotique...

 

 

 

 

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