Et bien voilà, j’avais dit que j’allais le faire et donc je le fais : je vais oser rédiger un article sur Halloween de John Carpenter. Remarquez que
ce n’est pas la première fois, ni la dernière, que j’ose m’attaquer ainsi à un classique aussi remarquable. Après tout, essayer de rédiger quelque chose sur Les Oiseaux, ce n’était pas
mal non plus dans le genre. Mais le principe de ce blog est immuable : je rédige des critiques sur les films que je vois ou revois, et j’ai revu Halloween, et donc je rédige une
critique sur Halloween.
Mais déjà je sens que quelques cinéphiles ayant le sens du mélodrame vont s’écrier « Quoi ? Vous osez comparer Halloween aux Oiseaux ?
Carpenter à Hitchcock ? Michael Myers à la Mouette Rieuse ? » Oui, j’ose !
Ça m’a toujours fait chier, si vous me permettez une parenthèse, ces personnes qui considèrent qu’il faut toujours tout hiérarchiser tout le temps et ne jamais
comparer quoi que ce soit. Et qui s’offusquent avec leurs « Tu oses ». « Tu oses comparer Thomas Fersen à Charles Trénet ? Tu oses comparer Coline Serreau à François Truffaut ? Tu oses
comparer Pincemi à Pincemoi ? » et j’en passe et des meilleures. A force, tout de même, c’est gonflant. Si on les écoutait, il faudrait pratiquer une sorte d’autarcie culturelle et ne jamais
comparer les choses qu’à elles-mêmes.
Halloween, évidemment, c’est un chef-d’œuvre. Troisième film de John Carpenter, et le voici d’ores et déjà parmi les plus grands. Ce n’est pas seulement
qu’il a réalisé un grand film, c’est qu’il a tout simplement donné naissance au genre du slasher. Sans Carpenter et sans Halloween, nous n’aurions jamais connu cette vague de films à
tueurs masqués qui ont investi les écrans durant les années quatre-vingt, et même si ce n’est pas forcément mon genre de prédilection, et même si cette mode s’est – comme toutes les modes –
imposée aux dépens d’autres pistes originales ou créatives, ça aurait tout de même été dommage de s’en passer.
Une chose est certaine : peu de réalisateurs peuvent se vanter d’avoir donné naissance à un genre, et pas seulement au sein du cinéma d’horreur. Romero a créé
le zombie moderne, qui a mis quarante ans pour devenir une référence absolue et (sur)exploitée dans le registre de l’épouvante, et John Carpenter a créé le slasher, libre adaptation américaine du
giallo, avec ses codes et ses cahiers des charges, son tueur au masque personnalisé, ses adolescents idiots qui se font massacrer dés qu’ils font l’amour, sa vierge que l’on épargne en fin de
compte et d’autres signes distinctifs dont Scream, si mes souvenirs sont bons, fit une liste relativement exhaustive.
Oh bien sûr il y avait des prémices. Massacre à la tronçonneuse est-il un slasher ? On peut se poser la question, cela va de soi. J’aimerais
d’ailleurs qu’on évite de me la poser parce qu’elle a tendance à me mettre dans l’embarras. Mais oui, j’imagine que l’on peut considérer le film de Tobe Hooper comme un pré-slasher. Ce ne serait
pas le seul, d’ailleurs…
Mais qu’est-ce qui fait, ou qu’est-ce qui a fait, de Halloween une œuvre aussi marquante. Pour commencer, le simple fait qu’elle se déroule durant Halloween. A la
base le film n’était pas censé se dérouler à cette période, l’idée de situer l’action le 31 octobre est de Carpenter lui-même qui avait saisi l’intérêt de focaliser l’attention narrative sur une
date particulière, et d’autant plus marquante dans le cas de la fête d’Halloween. Cela se retrouvera fréquemment par la suite. Comme les Nuls le firent remarquer, Vendredi 13 n’est plus très
intéressant le Samedi 14...
La chose amusante, c’est qu’en 1978 cette fête anglo-saxonne n’était pas connue du tout en France, ce qui explique cet étrange titre, La Nuit des masques,
et ces constantes références à la « veille de la Toussaint » en guise de périphrase pour désigner Halloween. Ce qui nous rappelle d’ailleurs que la Toussaint n’est qu’une adaptation chrétienne de
la fête des morts que célébrait nos lointains ancêtres païens. Ce n’est pas nouveau, et puis c’est comme Noël qui n’était jamais que la célébration du solstice d’hiver. Franchement, s’amuser à
décorer un arbre, vous trouvez vraiment que c’est très catholique ? Je vous le dis comme je le pense : ça sent le druide à plein nez…
Essayons de revenir à Halloween est d’en égrener les qualités. D’abord, son générique. Vous avez le droit de trouver que la musique de Carpenter exécutée
par ses soins sur son clavier Bontempi est risible, elle fait pourtant son petit effet et, collée sur l’image d’un Jack-o-lantern luisant dans le noir d’une manière sinistre, donne à voir ce qui
est pour moi l’un des plus beaux génériques de toute l’histoire du cinéma d’épouvante. Un visage inhumain au sourire sardonique, une flamme rouge qui brûle en son sein sans le consumer, c’est le
Mal vu par Carpenter et c’est la plus belle allégorie qu’on en puisse imaginer.
Ne vous étonnez pas si je sombre comme cela dans des délires de groupies : je ne me revendique d’aucune forme d’objectivité quand il s’agit de parler de John
Carpenter. Je suis même prêt à défendre Les Aventures d’un homme invisible s’il le faut vraiment.
Plus sérieusement, je ne parle pas de visage inhumain par hasard. L’un des thèmes récurrents du cinéma de Carpenter est la déshumanisation. C’est même plus qu’un
thème récurrent, c’est une obsession de son cinéma. Déjà, Assaut nous présentait des malfrats tellement dénués de conscience qu’ils en devenaient des monstres insoucieux de la vie ou de
la mort, y-compris de la leur. The Thing ou Le Village des damnés s’intéressaient à des entités extraterrestres se substituant à l’humanité. L’Antre de la folie ou
La Fin absolue du monde, deux de ses plus grands chefs-d’œuvres, abordent le thème de la désincarnation par l’art et la fiction prenant le contrôle de la réalité. Et Halloween,
donc, nous présente Michael Myers, l’humain qui a cessé de l’être, le Mal dans toute sa logique destructrice, le croque-mitaine, le monstre, l’ogre.
L’un des plus jolis plans du film se situe peut-être dans la scène d’introduction, où l’on suit en caméra subjective le jeune Myers alors qu’il commet son tout
premier meurtre, celui qui lui vaudra de passer quinze ans dans un asile psychiatrique. Tandis qu’il poignarde sa sœur Judith, nous voyons son regard quitter le corps meurtri de sa victime pour
regarder son propre bras donner des coups de couteau. Ici se contient Michael Myers : un assassin mécanique qui se regarde tuer plus encore qu’il ne tue. On le retrouve quinze ans plus tard
dodelinant de la tête comme une poupée face au corps qu’il vient d’embrocher contre une porte. C’est le même. Sans conscience, sans compréhension, peut-être en quête de sens face à son
propre instinct destructeur.
Dans son remake assez médiocre, Rob Zombie a cherché a creuser encore plus la psychologie de Myers, insistant sur la notion du masque, sur les motivations du
personnage. Une entreprise à la fois louable et finalement inutile. Carpenter livre dans son film une foule d’indice permettant à chacun de se faire une idée, ou plusieurs, de la mentalité de ce
personnage. Il laisse la porte ouverte à de nombreuses interprétations, lorsque Zombie sombre finalement dans de l’analyse de comptoir plutôt fouillis, sinon merdeuse.
Myers est-il humain ? Est-il mortel, plus simplement ? Est-il intelligent ou, au contraire, totalement demeuré mental ? Est-il un enfant meurtrier
dans un corps d’adulte, ou un adulte meurtrier qui s’incarna dans le corps d’un enfant ? Est-il innocent ? Est-il vivant ? Est-il réel ?
Toutes ces questions, et plus encore, on peut se les poser durant l’heure et demie que dure le film. Et l’on peut également se demander qui est Laurie Strode. Le
rythme volontairement lent du film insiste énormément sur ce personnage et sur sa rencontre à venir avec Myers, qui apparaît comme son destin. Si les suites ont étoffé l’étrange relation qui les
unit tous les deux, il est bon de noter que Carpenter laisse là encore planer le doute et permet à chacun de se faire sa propre opinion, sa propre interprétation.
Mais je vais arrêter de vous faire chier avec toutes ces considérations éthérées et dire quelques mots tout bête sur les qualités intrinsèques du film : son
rythme que je viens d’évoquer, et qui crée une tension allant crescendo, un cauchemar prenant ses aises et surgissant enfin dans un déferlement de violence frôlant le surréalisme. Son ambiance,
mettant en contraste la vie paisible d’une banlieue paisible et la cruauté qui vient prendre possession des lieux et révèle ses habitants dans leur vraie nature, celle de gens qui ferment leurs
portes à clé quand une jeune fille en pleurs demande de l’aide. Et ses acteurs, Donald Pleasance et Jamie Lee Curtis en tête, sans qui le film n’aurait pu avoir une telle force, ni une telle
présence.
Il se fait tard, j’ai envie d’aller regarder un documentaire sur le Ku Klux Klan puis me coucher ensuite, donc je vais conclure de manière un peu abrupte pour vous
dire, en un mot, que Halloween fait partie de ces films que je regarde pour la centième fois sans parvenir à me départir d’un sourire sur mon visage. Un grand film, efficace, profond,
subtil et dense. Du Carpenter, en somme. Dans toute sa splendeur.
Sur ce, je vous laisse !